"Löyly & Sub Limis", Le château d'eau Editions, 2011

Monographic book, with a text by Arnaud Class.
Released on November 12th, 2013. 24 pages, soft cover.

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Regular edition : 7€

Livre produit à l'occasion de l'exposition "Löyly & Sub Limis" au Château d'eau, Toulouse, hiver 2011.

"Dans la langue finnoise, le terme Löyly désigne la fumée bénéfique qui provient de l'eau glaciale versée sur des pierres brûlantes, passant ainsi de l'état liquide à l'état gazeux. Sub Limis désigne tout à la fois le passage alchimique d'un état à un autre, et de façon plus abstraite, quelque chose qui se trouve en haut, suspendu, mais toujours comme au seuil d'une limite. Les deux séries présentées ici s'inspirent de la transformation de la matière, allégorique d'une mutation du genre, liée à un environnement naturel troublé dans son écosystème depuis les prémices de l'ère nucléaire. La brume, le flou et la fumée sont autant d'éléments opaques qui symbolisent la rhétorique du « trouble dans le genre ».

L'approche du visible chez Dorothée Smith, luministe et sombre à la fois, vaut comme image de l'incertitude des rôles sexués. La question du genre, thématisée depuis plus de vingt ans par la philosophie (en premier lieu par l'Américaine Judith Butler) tient une place non négligeable dans l'élaboration intellectuelle de son œuvre, profondément enracinée dans son temps. Dans son monde parfois traversé par une certaine violence, les visages d'une douceur inexprimable, les yeux perdus, les corps lovés ou offerts dans les mirages d'une chaude intimité, les tiédeurs de banquise sublimée en haleine et les horizons sans vie sont polarisés, comme des aurores magnétiques, par le nouveau mode de défi lancé à la séparation des sexes par le monde actuel. Il s'agit moins ici de métaphores que de métamorphoses. Cette remise en cause, souvent perceptible dans les physionomies, semble trouver dans ces scènes de nature où l'eau, la glace et la vapeur jouent de leur mutabilité, une sorte d'expression climatique, littéralement comme si les points de congélation ou de surfusion faisaient office d'acteurs conceptuels de la dichotomie masculin-féminin devenue vacillante. Les bleutés translucides, les postures corporelles de retombement, de spleen ou de suavité, mais aussi les menaces ou les stigmates de désastres innommés (l'étonnante double colonne de vapeur, comme née d'un échange thermonucléaire ou de la sublimation fusante de toute dualité), font signe vers un monde parfois édénique, parfois touché par la froideur du désenchantement. Nous sommes au cœur d'une dissonance postmoderne, ou plus exactement hypermoderne, car tout désir d'émancipation est un désir de « modernité ».

Certains ont pu repérer dans ses images un écho de la peinture de la Renaissance, d'autres une veine romantique. De quoi s'agit-il ? D'une gravité propre à la peinture de portrait florentine, ou des paysages parfois crépusculaires de ses arrière-plans ? Ou bien de la ferveur ombrageuse d'un peintre allemand comme Caspar David Friedrich ? On pourrait songer à l'univers du peintre danois Vilhelm Hammershøï. On y retrouvera peut-être l'austérité de vitrail de quelque église luthérienne de Scandinavie.
Pourtant, une fois encore, une intelligence de l'image est ici au travail. Ces photographies ne sont pas des idées grimées en formes plastiques. Elles ménagent des rencontres entre des états inconstants de la substance et cette sorte de mélancolie que porte avec elle toute utopie."

Löyly (2009) & Sub Limis (2011), Extraits du texte d'Arnaud Claass (Sens, 1er janvier 2011).